TURQUIE UN VIN DE LIBERTE

TURQUIE UN VIN DE LIBERTE

 

Turquie : un vin de liberté

 

Le Point.fr – Publié le  05/09/2013 à 19:55 – Modifié le  05/09/2013 à 22:15

Alors que le vignoble turc se réapproprie les cépages locaux et développe la qualité, les nouvelles lois imposées par le gouvernement menacent les entreprises.

Murat Yanki, guide, hôtelier et historien, a dressé une carte des sites archéologiques où le vin était fortement présent.

Murat Yanki, guide, hôtelier et historien, a dressé une carte des sites archéologiques où le vin était fortement présent.

Par Jacques Dupont

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“En France, vous avez les hygiénistes, chez nous, on a les islamistes “, plaisante cet ami turc francophile. Ce n’est pourtant pas la même chose. Défendre le vin en France, c’est s’opposer à une poignée d’illuminés bien décidés à nous rendre ” heureux ” malgré nous, dans une ouate précautionneuse. En Turquie, c’est dangereux. Boire le vin représente universellement les mêmes symboles : culture, partage, liberté, laïcité. Mais le dire à Paris, ce n’est pas pareil que de le crier à Ankara ou à Istanbul. Ceux qui l’ont fait place Taksim en gardent des séquelles. Ils se retrouvent le soir dans les parcs et jardins de la ville où se tiennent des forums. Toutes catégories sociales confondues. Les plus protégés jusque-là, les plus aisés, découvrent la face répressive du régime et quel sort fut celui des Kurdes ou, moindrement peut-être, des Alevis, bien que de nombreux Kurdes soient alevis. Cette communauté, forte de plusieurs millions de citoyens turcs (on parle de 15 à 20 millions, soit le quart de la population), pratique une autre religion. Eux parlent davantage d’une philosophie religieuse. Un islam teinté de christianisme, qui prône la non-violence et le respect de la nature et des autres. Les cérémonies alevies sont joyeuses, hommes et femmes dansent ensemble et le vin participe à la célébration. Défendre le vin en Turquie, c’est d’abord protéger ce qui fait le ciment de cette mosaïque historique de peuples et de cultures : la laïcité, qui implique en principe la tolérance. Sans laïcité, pas d’avenir. C’est ce qu’avait compris le dirigeant emblématique et fondateur de la République, Mustafa Kemal Atatürk.

 

Le vin existe dans ce pays, les fouilles archéologiques l’ont démontré, depuis au moins 4500 avant notre ère. Murat Yanki est historien, guide et grand amoureux du vin et de la Cappadoce, cette petite partie de l’Anatolie prisée des touristes où l’on admire les ” cheminées de fée “, ces bizarres champignons de pierre formés par l’érosion. ” J’ai fait une carte historique où sont représentés les sites où l’on faisait du vin. J’arrivais à 41. Maintenant, on a mené de nouvelles fouilles et on en est à une cinquantaine. Mais les plus anciens objets bien conservés se trouvent sur les sites hittites. Le grand Empire hittite, dont on ignorait l’existence jusqu’au début du XXe siècle, a duré plusieurs centaines d’années et a connu son apogée entre 1450 et 1200 avant notre ère. Les archéologues qui ont travaillé sur les anciennes villes hittites ont découvert des milliers de tablettes écrites et bien conservées. Ce sont les premiers à avoir édicté autant de lois sur le vin : 847 lois connues jusqu’à présent “, conclut Murat Yanki.

 

Déclin.

 

Après, l’histoire du vin fut plus mouvementée. ” Pour dire vite, le premier déclin correspond aux conquêtes arabes de 640. Le second, c’est 1077, l’entrée des Turcs par l’Anatolie. Des Turcs musulmans, qui viennent d’Asie centrale. Ici, il y avait surtout des Anatoliens qui parlaient grec, des Arméniens, des Arabes, des Kurdes, quelques communautés chrétiennes installées du temps de l’Empire romain. ” Au XIIIe siècle on parle de renaissance partielle du vin en Anatolie, ” grâce aux derviches tourneurs qui venaient d’Afghanistan ; pour eux, le vin, c’est l’amour. ” Mais, au XIVe siècle, l’arrivée des Ottomans musulmans met son existence de nouveau en péril. La majeure partie de l’Anatolie est islamisée et la langue turque devient dominante. Il demeure toutefois de nombreuses minorités pratiquant des religions diverses jusqu’au début du XXe siècle.

 

On connaît la suite : Première Guerre mondiale, effondrement de l’Empire ottoman allié de l’Allemagne, poussée des nationalismes, massacre des Arméniens et déportation d’une partie des Grecs d’Anatolie…

 

Puis, enfin, l’arrivée du ” sauveur ” Mustafa Kemal Pacha, ou Atatürk, à partir de 1920. Une fois installé au pouvoir, il ferme les tribunaux religieux, donne le droit de vote aux femmes. Il encourage la replantation du vignoble, symbole de la laïcité et ressource économique potentielle pour la nouvelle Turquie. Il construit un pays moderne à marche forcée, parfois avec la plus grande violence. En 1923, la Grèce et la Turquie ” organisent ” un échange de populations. Les Grecs d’Anatolie sont envoyés en Grèce par familles entières, où ils seront toujours considérés comme des Turcs. ” C’est le dernier grand coup porté contre le vin, raconte Murat Yanki. Ce sont eux qui faisaient le vignoble, c’étaient des chrétiens ” – comme les Arméniens… Atatürk, voyant que le secteur viticole était sinistré, a appelé, en 1926, les Bordelais à la rescousse. L’Etat a donné un soutien à ceux qui voulaient faire du vin. Des maisons comme Doluca, puis Kavaklidere (1929) se créent dans la foulée. Pour la première fois, des cépages internationaux se sont installés : cinsault, gamay, sémillon, carignan.

 

Cépage autochtone.

 

En 1951, une région comme la Cappadoce produisait en secteur privé 3,2 millions de litres de vin, avec zéro tourisme et zéro export. Un cépage autochtone, le dimrit, est très répandu. Robuste et généreux, il produit du mauvais vin. Il sert au mieux à faire des raisins secs ou du vinaigre, dont les Turcs sont de grands consommateurs, surtout pour la fabrication de pickles. Aujourd’hui, avec 3 millions de touristes, la même Cappadoce produit 2 millions de litres. Moins, mais meilleur. ” A partir des années 60, le tourisme s’est développé, notamment français. Il exigeait des vins de meilleure qualité et les sociétés vinicoles ont commencé à investir “, dit encore Murat Yanki.

 

Ali Basman est le patron de Kavaklidere Winery, à Ankara, le plus gros producteur privé de la Turquie avec 20 millions de litres, 3 chais, un rayonnement sur 7 régions différentes, 635 hectares de vignes dont 200 en Cappadoce, complétés par des achats de raisin. Les vins sont vendus pour 80 % en Turquie et 20 % à l’export. Kavaklidere a été la première compagnie engagée dans la replantation des cépages autochtones : ” On dit anatoliens, ça a plus de sens vis-à-vis de l’Histoire et du terroir. On essaie de trouver de nouveaux terroirs dans l’ouest de la Turquie. On a planté 600 hectares de vignes et je veux encore planter, mais si on regarde le côté politique, je préfère attendre. ” Les nouvelles lois font peur. Les magasins qui vendent de l’alcool ne doivent pas les afficher ni les mettre en vitrine. La consommation est interdite après 22 heures. Toute publicité semble désormais interdite, même dans les magazines spécialisés qui sont ainsi condamnés…

 

Ali Basman préside aussi l’association des producteurs : ” Aujourd’hui, beaucoup de caves essaient de faire de la qualité, mais ne peuvent pas le faire savoir. La nouvelle loi pose un problème aux producteurs pour présenter le vin et gêne le tourisme. On dit à l’Etat qu’il faut trouver du travail dans l’Est pour que les gens ne partent pas, la vigne peut être une solution… Quand on va dans un village, la vie change, l’économie change, ils commencent à avoir du pouvoir d’achat… ” Cet entretien avec Ali Basman aurait pu se terminer là, pessimisme ambiant et lendemains qui déchantent, mais, au moment de se séparer, il a ajouté : ” On pensait qu’on était devenus des moutons, maintenant on voit que la jeunesse pense et veut certaines choses. ”

 

Exigeance.

En 1951, la Cappadoce produisait, sans tourisme ni export, 3,2 millions de litres de vin. Aujourd’hui, avec 3 millions de touristes, elle ne produit plus que 2 millions de litres, mais le vin est meilleur.

 

Il est difficile de trouver ces vins en France. Pour de plus amples informations, vous pouvez vous reporter aux sites indiqués ou vous adresser à Murat Yanki : muratyanki@vinotolia.com.

Kavaklidere

www.kavaklidere.com.

Kavaklidere est conseillé par le Bordelais Stéphane Derenoncourt.

 

17 –  Pendore Bogazkere 2010 (rouge)

Région : Aegean Region- Pendore Vineyard

Profond, robe sombre, nez discret, élégant à l’aération, tanins serrés, puissant en bouche, cerise, note mentholée, floral, roses sauvages, très séveux, dense, très original. Le plus typé et original de tous.

 

15 –  Prestige Kalecik Karasi 2009 (rouge)

 

Région : Central Anatolia – Ankara – Kalecik

Sept mois de fûts de Tronçais. Rubis moyenne intensité, cerise, note de kirsch, fruité expressif, note d’épices douces, souple, fumée, noyau de cerise, juteux, très rond, tanins souples, réglisse en finale, frais.

Doluca Winery

 

www.doluca.com.

 

16,5 –  Tugra Öküzgözü 2010 (rouge)

 

Région : Denizli

 

Rubis reflets violine, fruits noirs, poivre, beaucoup d’épices, (70 % chêne français, 30 % chêne africain), trame serrée, tanins veloutés, harmonieux, persistant, une certaine vivacité en finale.

 

16 –  Karma Cabernet-Sauvignon Öküzgözü 2010 (rouge)

 

Région : Thrace – Eastern Anatolia

 

Douze mois en fûts de chêne français. Robe profonde, nez riche,intense, un peu cassis, bigarreau, mordant en bouche, tanins serrés, dense, finale tannique, vivacité avec une note de végétal, amertume agréable.

 

Suvla Winery

 

www.suvla.com.

 

16,5 –  Sur 2010 (rouge)

 

Merlot (50 %), cabernet- sauvignon (34 %), cabernet franc (14 %) petit-verdot (2 %).

 

Région : Bozokbag – Gallipoli

 

Rubis, reflets grenat, nez très frais, original, poivre gris, cerise, charnu, tanins fermes, serrés et veloutés, persistant, finesse, poivre en finale. Vin racé, typé, original, pas international !

 

Arcadia Vineyards

 

(Voir portrait de Zeynep Arca Salliel)

 

www.arcadiavineyards.com.

 

Trois segmentations dans cette maison de Cappadoce : Arcadia Fresh, plutôt monocépage, en entrée de gamme ; Arcadia Finesse ; Arcadia A, le haut de gamme.

 

16 –  Arcadia A Cabernet franc 2011 (rouge)

 

Joli nez confiture de cerise, bouche ronde, souple, fraîche, très beau fruit, finale accrocheuse, frais et gourmand. Elevage pendant douze mois en fût, dont 30 % de bois neuf.

 

15 –  Arcadia A Blend 2011 (rouge)

 

80 % cabernet-sauvignon et 20 % cabernet franc.

 

Nez fruits noirs, épices, bouche réglissée, ample, savoureuse, beaux tanins de milieu de bouche, bonne acidité, long.

 

15 –  Arcadia Finesse blanc 2012

 

35 % narince, 65 % sauvignon.

 

Fruits blancs, bouche litchi, pêche blanche, gras, rond, bel assemblage, long.

 

15 –  Arcadia Finesse gris 2011

 

Sauvignon gris et pinot gris. Noyau, amande, fruits secs, légèrement épicé, des notes figue, raisins secs, long, complexe.

 

Turasan Winery

 

www.turasan.com.

 

Cave créée en 1943, en Cappadoce. Elle fait aujourd’hui appel à des oenologues français, dont le Bordelais Stéphane Toutoundji.

 

16 –  Turasan Narince Cuve 2012 (blanc)

Le meilleur cépage blanc de la Turquie. Nez menthe fraîche, bouche douce, confirme le côté viognier, pêche blanche, litchi, long et gourmand.

16 –  Turasan Seneler 2011 (rouge)

 

Assemblage ökuzgözü et bogazkere. Epicé, fruits noirs, tendu, serré, frais, joli fruit, bonne longueur, de l’éclat et du fruit.

 

15 –  Turasan Kalecik Karasi Cuve 2012 (rouge)

Bouche élégante, complexe, riche, long, bien tendu, serré, long, jolis tanins.

Irem Çamlica Winery

www.chamlija-wine.com.

 

15,5 –  Chamlija Narince 2012 (blanc)

Région : Strandja Mountains

Robe claire, reflets verts, floral, genêt, abricot, pêche jaune, rond, onctueux, milieu de bouche très frais, complet, finale très sèche, note d’amertume savoureuse.

Kayra Winery

 

15 –  Kayra Versus Cabernet Franc 2010 (rouge)

Région : Sarköy (Thrace)

quatorze mois en fûts (25 % français, le reste américain). Profond, dense, terre humide, note de truffe, tanins serrés, boisé marqué, note fumée, réglisse, épices douces en finale. Vin opulent dans un style assez international, moelleux, bien fait, harmonieux.

 

Kocabag Winery

www.kocabag.com

 

15 –  Kocabag 2011 (rouge)

Cépages öküzgözü et bogazkere.

Très fruité, rappelle un peu les saveurs de la syrah en saint-joseph, plein, équilibré, savoureux.

 

14,5 –  Emir 2011 (blanc)

 

Région : Cappadoce

Sols volcaniques, petit domaine de 35 hectares.

Robe claire, reflets verts, nez délicat, frais, fruits blancs, tendu, pomme granny, pomelos, vif, note minérale, finale nette, claquante.

 

Mozaik Winery

 

14 –  Mahrem Syrah 2010 (rouge)

 

Région : Urla (Izmir)

 

Elevage en fûts américains pas neufs. Nez de bois frais

coco, cassis, bouche un peu massive, élevage costaud, juteux, très bon fond de vin, figue fraîche, finale serrée, astringente.